Rabot Dutilleul - "Quand il fait 42°C à l’ombre, sur le chantier on peut monter à 50°C"
- Secteur : bâtiment et travaux publics
- Taille : 800 collaborateurs
- Localisation : Lille, Strasbourg, Nancy, Paris, Bruxelles
- Chiffre d'affaires : 377 millions d'euros en 2020
- Conditions de travail : chantiers de travaux neufs et de réhabilitation, en extérieur et en intérieur.
Le déclencheur
Chez Rabot Dutilleul, la prise en compte du risque lié aux fortes chaleurs ne s’est pas faite en un jour. Elle résulte plutôt d’un cheminement progressif, marqué par une première prise de conscience, puis par l'épreuve directe du terrain.
Un premier tournant intervient lorsque l'entreprise est accompagnée par BPI France et l'ADEME pour réaliser un Diag Adaptation (1). Pour la première fois, les équipes sont amenées à se projeter dans des situations très concrètes : interruption prolongée de chantiers, indisponibilité de l’eau, impossibilité de travailler en sécurité sur certains sites.
Si ce diagnostic permet de mettre des mots sur les enjeux de continuité d'activité au climat, il reste alors cantonné aux personnes directement impliquées dans la démarche.
La bascule s’opère à l’été 2025, lors d’un épisode de canicule exceptionnel, avec des températures atteignant jusqu’à 45 °C dans les Hauts-de-France. Sur les chantiers, les effets sont immédiats : malaises de salariés, difficultés à poursuivre l’activité, chefs de chantier contraints de prendre des décisions dans l’urgence pour protéger les équipes.
À partir de ce moment-là, la chaleur n’est plus seulement un risque identifié dans les documents : elle devient un enjeu opérationnel et humain, qui impose d’agir.
On travaillait déjà sur le climat, mais très clairement sur la décarbonation. L’adaptation, c’était autre chose. Tant qu’on ne l’a pas vécu, on a du mal à y croire. Le diagnostic adaptation a été un premier électrochoc : on s’est rendu compte que sur un chantier, si l’eau est coupée ou si la chaleur devient ingérable, tout s’arrête. Mais ça reste intellectuel. L’été 2025, là, on l’a vécu dans les corps. À Lille, on n’est pas censés connaître 45 °C. Il y a eu des malaises, des gens qui tombaient. À ce moment-là, on ne parle plus de stratégie ou de trajectoire climat. On parle de sécurité. Et on agit.
- Directeur Innovation et Renaissance Ecologique
Ce qui a été mis en place
🧠 Sensibiliser, informer et former
- Formation à l'urgence climatique de l'ensemble des travailleurs (ouvriers, encadrants, chefs de chantier, fonctions support).
- Diffusion d’un guide interne sur le travail par forte chaleur, à destination des encadrants et des ouvriers, pour rappeler les mesures activables sur les chantiers.
- Mise en place de campagnes d’affichage sur chantier lors des période de chaleur.
Ce que cela change concrètement
La formation permet d’installer un langage commun et de légitimer le sujet en interne. Mais chez Rabot Dutilleul, elle n’est pas pensée comme une réponse suffisante : elle prépare le terrain, sans se substituer aux décisions opérationnelles prises en situation réelle. La chaleur n’est plus abordée uniquement comme un sujet de sensibilisation, mais comme un facteur de risque à arbitrer.
⏰ Organiser le travail
- Arrêt de chantiers lors des épisodes de canicule, en fonction des situations, des régions et des types de chantiers.
- Adaptation des horaires et des rythmes de travail : démarrage plus tôt, pauses renforcées, baisse des cadences lorsque nécessaire.
- Décisions prises au plus près du terrain, chantier par chantier, en lien entre encadrement, fonction Qualité Santé Environnement et direction.
Arbitrer dans le réel
Les ajustements organisationnels se heurtent à des contraintes concrètes, notamment en milieu urbain : nuisances sonores pour les riverains, réglementations locales, conditions d’éclairage.
Dans ce contexte, les décisions sont souvent prises dans l’urgence, sous pression sociale, chantier par chantier, avec un objectif constant : privilégier la protection des équipes.
En prévention, la première chose à faire, c’est de supprimer le danger. Quand ce n’est pas possible, on agit sur l’organisation du travail, et ensuite sur les équipements. Sur la chaleur, on n’est pas toujours au même niveau de reconnaissance que pour d’autres risques, comme le vent. Mais ça évolue. Les décisions se prennent au cas par cas, en fonction du chantier, de la région, de l’exposition réelle. Et surtout, il est important de rester à l’écoute du terrain. »
- Directeur Prévention et Lead management
🏢 Adapter les espaces de travail
- Utilisation de brumisateurs de chantier, initialement destinés à rabattre les poussières, et mobilisés pour le rafraîchissement.
- Présence, dans certains bungalows de chantier, d’une climatisation intégrée par le prestataire, utilisée comme espace de récupération au frais.
Un usage encadré de la climatisation
Les bungalows étant des installations temporaires, la climatisation est fournie par le loueur. Rabot Dutilleul insiste sur un usage raisonné, avec une température de consigne autour de 26 °C, afin d’éviter des écarts trop importants entre intérieur et extérieur.
Il ne s’agit pas d’en faire une réponse généralisée, mais de disposer, dans certaines situations extrêmes, d’un espace de récupération permettant de limiter les risques de malaise grave.
⛑️ Prévention individuelle
- Mise à disposition de vêtements de travail plus respirants.
- Déploiement de solutions d’urgence lors de la canicule 2025 (textiles humidifiés, lingettes rafraîchissantes).
- Tests en cours de nouveaux équipements rafraîchissants (t-shirts et gilets), en vue d’une éventuelle généralisation.
Résultats obtenus
Sans disposer encore de données chiffrées, l’entreprise observe une évolution des pratiques et des perceptions : la chaleur est davantage identifiée comme un risque professionnel, les équipes savent que des mesures existent, et les encadrants disposent de marges de manœuvre pour agir en situation.
🤝 Conseils entre pairs
La chaleur, culturellement, n’est pas perçue comme un risque. On associe ça au beau temps. Ce réflexe-là, il faut le changer. Dans le bâtiment, il y a aussi une forme de résistance : s’arrêter, se protéger, ce n’est pas toujours bien vu. Pourtant, les risques arrivent vite. Pour moi, former l’ensemble des équipes à l’urgence climatique est un préalable. Tant que ce cadre-là n’est pas posé, on passe à côté du sujet.
La seule chose que j’ai tendance à prôner, c’est de ne pas hésiter à tester des choses nouvelles. Et puis de s’appuyer sur les collaborateurs sur le terrain pour voir si ça fonctionne ou pas. La difficulté, au final, c’est de réussir à capitaliser sur ce qui marche et de le généraliser quand il y a vraiment quelque chose de bien. Il faut être à l’écoute du terrain, parfois faire preuve d’ouverture d’esprit, d’ingéniosité, parce que la solution parfaite, elle n’existe pas. Après, il faut aussi faire confiance aux gens : les sensibiliser, faire de la pédagogie, leur donner un panel de solutions, et leur laisser la capacité de choisir ce qui est le plus adapté à leur situation.
⭐ La recommandation de lecture de Rodolphe Deborre
Rodolphe Deborre recommande la lecture du guide des actions adaptatives au changement climatique, publié par l’Observatoire de l’Immobilier Durable (OID). Un document qui rassemble des solutions d’adaptation concrètes pour le secteur du bâtiment, en intégrant des repères de suivi, des indicateurs, des alertes sur les risques de maladaptation, ainsi que des solutions fondées sur la nature à prioriser.
Une ressource à retrouver ici : "
(Ouvre une nouvelle fenêtre) Bâtiment : un guide des actions adaptatives au changement climatique"